Le miracle américain
Fabrice GUEZ
Formateur - First Finance
Date : 31 octobre 2023

Le miracle américain

Le 23 octobre, le taux d’intérêt du dix ans américain a dépassé le seuil évidemment symbolique des 5%. C’est la première fois depuis novembre 2007 et le début de la crise des subprimes que l’on voit les taux américains si haut.

 

Le rendement des bons du Trésor à 10 ans a donc atteint 5,018%. Poussé, cette fois, non plus par une perspective d’une prochaine hausse des taux (ce qui aurait fait monter plutôt les taux courts), mais bien par la perspective que la banque centrale maintienne ses taux directeurs élevés pour plus longtemps qu’initialement prévu.

 

Compte tenu de la solidité actuelle de l’économie, la Fed répète depuis plusieurs mois qu’une baisse de ses taux n’est pas d’actualité et qu’il faudra probablement les maintenir à des niveaux élevés pour un moment, afin de s’assurer que les pressions inflationnistes ne refassent pas surface.

 

On peut penser que ce niveau psychologique a fait réagir les marchés car, très vite, une heure après l’ouverture de Wall Street, ils se repliaient déjà à 4,89%.

 

Pourquoi si haut ?

Si on veut trouver des raisons à la nervosité du marché obligataire, celle-ci a plusieurs raisons :

  • Les analystes considèrent que les risques géopolitiques au Proche- Orient pourraient encore faire tirer l’inflation ; la Fed a ainsi estimé qu’une escalade des conflits en Ukraine et au Moyen- Orient réduirait l’activité économique et stimulerait l’inflation mondiale.
  • D’autre part, les chiffres économiques américains sont meilleurs que prévu, ce qui fait craindre une inflation persistance et c’est ce qui pourrait pousser la Fed à laisser ses taux d’intérêt élevés plus longtemps.

Compte tenu de la solidité quasi-miraculeuse de l’économie américaine, la Fed répète depuis plusieurs mois qu’une baisse de ses taux n’est pour le moment pas d’actualité.

 

Car on est bien ici dans le domaine du miracle

 

 

En effet, compte tenu de l’explosion des taux d’intérêt, toutes les conditions étaient réunies pour que les États-Unis entrent en récession.

C’est le cycle économique habituel que l’on a vu maintes fois arriver depuis 1973. On avait ainsi, prévu depuis le début de l’année un ralentissement fort de l’économie américaine. Celle-ci fait mieux que résister et continue à croître avec des indicateurs économiques américains qui continuent à afficher une bonne santé.

 

On peut trouver à cette résistance plusieurs origines primordiales :

  • Premièrement, la hausse des taux directeurs n’a pas comme auparavant opéré un frein sur l’économie. La hausse des taux était abondamment anticipée et les emprunteurs à long terme avaient renégocié à taux fixe au moment où les taux étaient proche de zéro. Les banques qui n’avaient pas vu cette hausse des taux arriver (ou alors son ampleur) ont mordu la poussière en mars dernier.
  • Deuxièmement, la consommation des ménages a continué à un rythme frénétique à peine freiné par l’inflation, peut-être à cause de la sortie libératrice de la  COVID ou plus probablement bénéficiant de la forte hausse des salaires et de la très bonne tenue de l’emploi.
  • Finalement, le support démesuré de l’État avec les différents plans de relance et les centaines de milliards qui ont alimenté l’investissement et donc la croissance. Avec en première ligne l’IRA (Inflation Reduction Act) et ses 370 milliards de dollars de subventions et d’incitations fiscales.

 

Une économie sous amphétamines

Car l’économie américaine voit ses déficits publics exploser. Le déficit des États-Unis a grimpé de 23% au cours de l’exercice fiscal 2023, clos le 30 septembre, par rapport à l’exercice 2022, et a atteint près de 1.700 milliards d’USD, a annoncé vendredi 20 octobre le département du Trésor.

 

Et encore … ce chiffre reste sous les 2.000 milliards de dollars par un artifice comptable grossier ; le rejet du programme d’annulation de la dette étudiante par la Cour suprême crée un crédit de 379 milliards en 2022. Plutôt que de corriger le chiffre de 2022, Biden a décidé d’enregistrer ces 379 milliards en recettes pour l’année 2023, ce qui réduit artificiellement le déficit de cette année.

 

On est donc sur du 2.000 milliards en 2023 … et à ce déficit insensé vient s’ajouter une dette ahurissante de 33.600 milliards d’USD.

 

 

 

Mais, en oubliant la charge d’amphétamines apportée par les déficits publics, pour le moment tous les indicateurs sont au beau fixe pour Joe Biden, l’inflation a baissé de deux tiers, 13 millions d’emplois en deux ans et un chômage, à 3,5 % de la population active, le taux le plus bas depuis 1970 …

 

Mais pour combien de temps ?

Car le ton des investisseurs a également changé.

 

Si au trimestre dernier, certains observateurs pariaient sur un « soft landing » de l’économie américaine plutôt que le « crash landing » que tout le monde lui prédisait, aujourd’hui la dynamique semble moins fondée sur un résultat aussi optimiste.

 

En particulier, le mouvement de défiance est venu des gérants obligataires, usuellement longs d’obligations et qui ont retourné leur veste, vendant leurs titres dans un contexte de surabondance de l’offre de bons du Trésor.

 

Cette situation a de vastes répercussions systémiques, tirant le dollar vers le haut et faisant grimper les taux dans l’ensemble du système financier mondial.

 

Ce « triple threat » que constitue la combinaison de rendements plus élevés, d’un dollar américain fort et de prix du pétrole plus élevés est un mélange toxique pour les entreprises.

 

Regardons le taux d’intérêt sur les obligations Staples qui atteint le généreux niveau de 17%. Comme au bon vieux temps des junk bonds des années 1980 !

 

 

 

Et ce n’est qu’un début, les premiers résultats des sociétés qui paraissent en octobre nous montrent des chiffres en berne et un S&P500 déjà en baisse de 10%.

 

Sans les locomotives usuelles de l’indice, comme APPLE qui est en baisse de 15% depuis son plus haut de l’année, mais toujours en hausse de 35% depuis le 1er janvier, ou NVIDIA en hausse de 200% sur l’année, la baisse du S&P500 serait beaucoup plus marquée.

 

Il est probable que le recul des bénéfices des entreprises se poursuive jusqu’à la fin de l’année, entraînant les actions dans leur chute, puis entraînant les obligations dans leur affaissement, entraînant finalement l’économie américaine dans son sillage.

 

Panne d’essence pour les ménages

Tout le long de la pandémie, aux USA comme ailleurs, les aides gouvernementales ont constitué un énorme coussin pour le secteur privé. La relance de la consommation post – Covid s’est nourrie de cette manne gouvernementale ce qui a permis de voir la forte relance de la consommation en 2022.

 

Mais la Fed a récemment calculé que l’excédent d’épargne résultant de la pandémie avait déjà disparu. Et avec l’inflation, la hausse des loyers et des taux d’intérêt, les 40 % de ménages les plus modestes n’avaient déjà plus de fonds après 3 trimestres et n’ont plus de réserves disponibles, ayant vu leur épargne pandémique fondre.
Étant donné que les ménages aux revenus les plus élevés ont tendance à épargner davantage, il semble que le soutien aux dépenses de consommation ait déjà plus ou moins trépassé.

 

Alors d’où vient cette consommation effrénée ? C’est qu’après la disparition de leurs épargnes pandémiques, les Américains ont tiré sur leurs crédits. En particulier sur leurs cartes de crédit, moyen de paiement si populaire outre Atlantique. Mais qui leur coûte aujourd’hui des taux exorbitants au-dessus des 20%. Si on rajoute à cela des prêts hypothécaires à plus de 8%, on sent la cocotte-minute en train de bouillir.

 

En conséquence, la part des américains qui sont « food insecure » a explosé ces deux dernières années.

 

Alors où va l’économie américaine ? Vers un mur de briques ou un atterrissage en douceur ? Vers la récession ou la suite du rêve américain ?

 

La réunion de la FED de cette semaine (1er novembre, le jour des morts …) et le discours très attendu de Powell vont nous donner des éléments de réponse essentiels.