La crise du marché des crypto-monnaies
Fabrice GUEZ
Formateur - First Finance
Date : 12 juin 2023

« When I see a bird that walks like a duck, swims like a duck and quacks like a duck, I call this bird a duck »

L’hiver en été

On pensait l’hiver des crypto-monnaies passé, mais c’est carrément une ère glaciaire qui est tombée la semaine du 5 juin sur le marché.

 

Le gouvernement américain et la SEC (Securities And Exchange Commission) semblent avoir décidé de tuer l’écosystème des crypto-monnaies. Si pendant plus d’une décennie, les crypto-monnaies ont bénéficié du doute auprès du régulateur, cette époque est visiblement bel et bien terminée.

 

Car il faut quand même l’avouer, l’idée même des crypto-monnaies n’a jamais été tout à fait acceptable pour le gouvernement. En effet, le but initial, la création d’une monnaie numérique qui pourrait remplacer le dollar, semblait illégal dès le premier jour puisque le FBI avait alors explicitement déclaré, il y a plus de dix ans :

 

« C’est une violation de la loi fédérale pour les individus […] de créer des systèmes de monnaies privées pour concurrencer la monnaie officielle des États-Unis ».

 

Oui, mais les autorités se sont abstenues de prendre des mesures répressives à l’égard des crypto-monnaies au fur et à mesure que le secteur se développait. On n’a pas mis les utilisateurs de Bitcoin sous les verrous (heureusement !) et les entreprises du secteur ont jusque-là échappé aux poursuites. Les marchés étaient convaincus que la technologie était révolutionnaire et qu’il serait impossible de la déclarer illégale dans le « land of the free » qui a abrité la plupart des percées technologiques des dernières décennies.

 

Seulement voilà : l’implosion de FTX a tout changé. Et en particulier, anéanti tout espoir de voir le Congrès adopter une législation qui légitimerait l’industrie des crypto-monnaies. L’objectif essentiel des politiques est de retirer la pertinence des crypto-monnaies d’un point de vue systémique. La répression de la SEC contre les crypto-monnaies n’était plus qu’une question de temps.

 

 

Crypto Winter

 

Dans le monde des crypto-monnaies, on appelle « crypto-winter » la longue période de troubles qui s’installe sur le marché. Avec une expression qui vient probablement de la série « Game of Thrones », on qualifie ainsi les périodes prolongées de faiblesse des prix sur le marché.

 

Dans cette série, la devise des Stark était « Winter Is Coming » et était un avertissement indiquant qu’un conflit durable allait s’abattre sur le pays à tout moment.

 

Le conflit qui fait rage aujourd’hui oppose le monde des cryptos à la Securities And Exchange Commission (SEC) et particulièrement son président Gary Gensler. Et oui, c’est aussi sanglant que la série.

 

Avant toute chose, qui est Gary Gensler ?

 

Comme à peu près tout le monde, Gensler est un ancien de la prestigieuse Goldman Sachs, où il commence sa carrière aux fusions acquisitions. Il quitte Goldman Sachs pour rejoindre le gouvernement en tant que secrétaire adjoint du Trésor.

 

Durant ses années au Trésor, Gary joue un rôle important dans l’adoption du “Commodity Futures Modernization Act” qui vise à exempter les dérivés OTC de la régulation. Cet acte va donner les mains libres aux banques pour faire toutes sortes de produits complexes, et va jouer un grand rôle dans la crise financière de 2008. Après la crise, Gensler devient président de la CFTC (Commodity Futures Trading Commission), agence fédérale indépendante américaine chargée de réguler les marchés de matières premières. Il est alors considéré comme l’un des principaux réformateurs post crise et a intensément travaillé sur la réglementation Dodd Frank sur le renforcement de la surveillance du marché des dérivés OTC, plus particulièrement les swaps.

 

On voit ici le caractère assez paradoxal de Gary Gensler, qui en 2000 est à l’origine de l’exemption de la régulation des swaps qui a contribué en grande partie à l’effondrement du système en général, et de Lehman Brothers en particulier, mais en 2009, il nous fait un premier retournement de veste avec un texte très liberticide pour les banques américaines.

 

Mais Gensler fait son mea culpa puisqu’il avoue en 2009 :

« Je faisais partie du consensus sur les produits dérivés, et nous n’avons pas vu venir la crise. Nous aurions dû faire plus pour protéger le peuple américain. »

 

Car c’est bien le but ultime des réformes post crise : protéger le « taxpayer ».

 

Le titre de Dodd Frank est ainsi : « An Act to promote the financial stability of the United States …, to end « too big to fail », to protect the American taxpayer by ending bailouts, to protect consumers from abusive financial services practices »

 

En 2018, Gensler devient professeur au MIT (Sloan School) et surprise, il mène des recherches et enseigne sur la technologie blockchain, les crypto-monnaies et autres technologies dans le domaine de la finance.

 

Dans son cours (disponible en ligne sur le site du MIT), Gensler met déjà l’accent sur le manque de régulation dans ce secteur. Gensler affirmait déjà à l’époque que la majorité des crypto-monnaies étaient des titres “securities”, et non des devises, et qu’il fallait donc qu’elle soient gérées comme telles, c’est-à-dire selon les critères du Securities Act de 1934.

Acceptable, n’est-ce pas ?

Pourtant juste l’année précédente, il affirmait exactement le contraire en disant que les ¾ des cryptos étaient des Commodities et non des Securities. Encore un changement de direction dans les opinions très diverses du futur président de la SEC sur ce marché. D’autant que son successeur à la CTFC, Rostin Behnam, possède une opinion sur le sujet radicalement opposée.

 

 

FOMO (Fear of missing out)

 

Pourquoi est-ce si important ?

 

C’est simple, les titres sont régulés par la SEC, la Securities and Exchange Commission, l’organisme de régulation des marchés financiers aux États-Unis, semblable à l’Autorité des Marchés Financiers (AMF) en France. Son rôle principal est de protéger les investisseurs privés et les épargnants contre les abus éventuels, c’est-à-dire la croisade personnelle de Gensler depuis son départ de Goldman Sachs.

 

Il est donc à la tête de l’agence chargée de surveiller les marchés financiers et sanctionner les transgresseurs en cas de non-respect des règles.

 

Quand il est nommé président de la Securities and Exchange Commission, la communauté crypto était alors très enthousiaste quant à cette nomination.

 

En effet, Gary est un homme qui comprend les travers de la finance traditionnelle et qui saisit l’importance de la blockchain et des crypto-monnaies, grâce à son expérience d’enseignant dans ce domaine au MIT.
À son arrivée à la SEC, Gensler évolue sur un terrain qui lui est doublement familier puisque concernant les crypto-monnaies, il a une connaissance du domaine, mais d’autre part, par son passage au CFTC, une connaissance des marchés peu réglementés.

Mais Gensler ne veut pas faire la même erreur deux fois et ne veut pas ignorer les prémisses d’une crise comme en 2008.

 

Ainsi la lune de miel entre la SEC et les bourses d’échanges de cryptos va être de courte durée. Après sa nomination ans, Gary Gensler a exhorté les plateformes à s’enregistrer auprès de l’agence et a souligné que la plupart des tokens numériques étaient considérés comme des titres.

 

Mais son discours s’est durci au cours des derniers mois, après l’échec de la bourse de crypto-monnaies FTX en novembre dernier. Et après l’effondrement de FTX et de Terra l’année dernière, la Securities and Exchange Commission a décidé d’attaquer les marchés crypto au niveau de leur talon d’Achille : la conformité réglementaire.

 

Il est clair que le renforcement de la réglementation crée des obstacles pour la communauté cryptographique, mais ce renforcement a du bon puisqu’il légitimise un marché jeune, le rendant de fait plus attrayant pour les investisseurs.

 

Mais ce dernier weekend du 10 juin a vu une accélération des sanctions contre les plateformes de négociation de cryptos et la baisse des devises a un rythme vraiment alarmant.

 

Les poursuites engagées cette semaine contre les bourses de crypto-monnaies Binance et Coinbase constituent l’attaque la plus virulente jusque-là de la SEC contre le marché des actifs numériques.

 

En disant que les cryptos sont titres, elle accuse transitivement les exchanges de violer les lois américaines sur les valeurs mobilières, d’avoir donc offert des titres non enregistrés et d’avoir opéré en tant que lieux d’échange non enregistrés, entre autres. Pour la SEC, s’il y a une réelle valeur dans les tokens de crypto-monnaie, alors la conformité établira la confiance et le modèle d’entreprise pourrait changer.

 

Binance et Coinbase à elle deux représentent la moitié des échanges mondiaux d’actifs numériques. C’est dire l’ampleur de l’attaque.

 

Avec ces deux actions en justice, la SEC a dressé une liste de plus d’une douzaine de tokens qu’elle considère comme des titres, dont les populaires Solana et Cardano. À la suite de cela, le Token Solana a perdu dans la semaine près de 35% de sa valeur passant de 22$ à juste au-dessus de 14$ samedi matin. Cela fait une chute de 94% depuis son plus haut de novembre 2021.

 

 

La contre-attaque

 

Après deux grands procès en deux jours, l’ancien banquier de Goldman Sachs devenu régulateur, est devenu procureur en disant que

« nous n’avons pas besoin de plus de monnaie numérique car nous avons déjà une monnaie numérique. Elle s’appelle le dollar américain ».

 

Mais l’une des principales plaintes du secteur des crypto-monnaies est l’absence totale de clarté de l’autorité de régulation américaine quant à la définition d’une valeur mobilière et ses revirements incessants.

 

Brian Armstrong, directeur de Coinbase, a déclaré ainsi que la SEC s’appuyait sur une approche uniquement axée sur l’application qui nuisait à l’Amérique, et que la SEC et la Commodity Futures Trading Commission ont fait des déclarations contradictoires et ne sont même pas d’accord sur ce qu’est un titre. Les contradictoires dans les discours de Gensler à la SEC et Behnam à la CFTC iraient plutôt dans le sens d’Armstrong.

 

Les deux bourses ont indiqué qu’elles contesteraient les accusations de la SEC devant les tribunaux, et Coinbase a déclaré qu’ils continueraient à faire pression sur les politiciens pour qu’ils adoptent des règles plus claires pour le marché des crypto-monnaies aux États-Unis.

 

De plus, les sociétés de crypto-monnaies soutiennent qu’il n’y a pas de voie facile pour s’enregistrer auprès de la SEC et qu’elles se trouvent dans une position précaire.